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1  LE PRETRE, LE SORCIER ET L'ENFANT : 
PANIQUE A CIDEVILLE


Dominant la mer comme un gros sourcil froncé sur l'estuaire de la Seine, le plateau du Pays de Caux est connu depuis toujours pour la rudesse sauvage de ses terres grasses et lourdes, aux landes impénétrables, aux chemins creux profonds comme des ravins. Dans ce pays cloisonné et touffu, l'air marin acide et salé prend une odeur de feuille morte mouillée, s'alourdit au froid d'un brouillard pénétrant, muet, ou bien claque en hauteur dans un ciel trop changeant, trop souvent fou furieux. Ce climat toujours instable porte sur les nerfs, assourdit les idées. Le moindre désir, la plus petite rancoeur, y prennent des proportions inhumaines.
Jusqu'où faudrait-il remonter pour trouver l'origine véritable des troubles qui agitèrent, pendant l'hiver de 1851, le presbytère de Cideville, petit village perdu dans cette sauvagerie ? 
On connaît avec précision la date des événements. Mais où commencent leurs causes ?
Etait-ce il y a deux ans, quand Clément et Gustave, deux enfants pâles et timides, ont été confiés à Monsieur Tinel, le curé du village, pour qu'il en fasse de futurs séminaristes ? Etait-ce l'an passé, quand ce prêtre moderne et militant a chassé d'une ferme voisine l'énigmatique Monsieur G., guérisseur ambulant, puis obtenu son incarcération pour exercice illégal de la médecine ? A l'occasion, il a condamné lors d'un sermon véhément les coupables activités de ceux qui "se livrent à la sorcellerie". Quelques jours plus tard Thorel, le berger disciple du sorcier, a juré de venger celui-ci. Au printemps dernier, Marie, la servante du presbytère, a cru voir Thorel rôder autour de la maison, par un soir d'orage éclatant. Mais d'autres faits plus récents peuvent servir aussi bien. Trois jours avant les premiers troubles, les enfants, Clément portant la grande croix et Gustave l'encensoir, ont accompagné le curé au chevet d'un jeune garçon phtisique. Ils ont assisté à l'agonie, ont suivi la lutte sur ce visage maigre, crachant et soufflant, le dernier raidissement du petit corps sur la mauvaise paillasse, dans une cabane misérable et glaciale. Ils sont rentrés tremblants, abattus, écrasés par cette mort trop présente, devenue simple nom sur le registre paroissial. La veille enfin, dans la cohue de la grande foire d'automne à Yvetot, Marie a vu le berger Thorel s'approcher de Clément et le toucher à l'épaule. Elle s'est souvenue de la promesse de vengeance. Est-ce la faute de ce geste si l'enfant a eu la fièvre la nuit dernière ? Après l'excitation de la foire, ce brouhaha d'hommes en sueur et de bestiaux affolés, il a peut-être simplement pris froid dans la charrette du retour. 
Les faits seuls paraissent clairs, à défaut d'explicables. Ils sont documentés : l'affaire a donné lieu à un procès, à une communication devant l'Académie des Sciences Morales et Politiques, on dispose des registres de la mairie et de l'église, des lettres de divers témoins, dont le prêtre. 

Au soir du 28 novembre, une rafale de vent secoue subitement la maison, suivie d'un grand calme. Dans la salle d'étude située à l'étage, Clément et Gustave révisent leurs leçons. Marie a pris soin d'entretenir un bon feu dans la petite cheminée d'angle, pour que Clément ne rechute pas du coup de froid de la veille. Soudain, de petits craquements se font entendre dans les luxueuses boiseries qui couvrent, ici comme dans l'église, les murs de la pièce jusqu'à mi-hauteur. Clément sursaute. Depuis quelque temps il s'émeut pour un rien. Il a peur de tout. Ce petit garçon raide et livide sur son lit de mort l'a terrifié. Depuis, il se demande comment c'est quand on est mort. Il dort mal, sa maman lui manque, il n'a que onze ans.
Le grattement derrière la boiserie recommence.
- Tu entends ? demande Clément à son camarade d'un ton plaintif.
- Quoi ? dit Gustave, qui a très bien entendu et regarde le feu comme si ce pouvait être le bois qui éclate.
- Ecoute donc ! Clément montre du doigt l'endroit d'où semble provenir le bruit. 
- J'entends rien, répond Gustave d'un ton peu convaincu.
- On dirait comme des chaînes qu'on traîne dans le mur, bégaye Clément qui commence à trembler.
Gustave est de deux ans son aîné. Il veut le montrer. 
- Je sais ce que c'est, proclame-t-il. Ce sont des souris, c'est la saison, elles font leur nid derrière le bois, pour l'hiver ! Allons, descendons dîner, Marie nous appelle.
C'est pourtant avec une légère appréhension que les enfants retrouvent leur salle d'étude le lendemain, en compagnie de Mademoiselle Adèle. La soeur du curé, vieille fille hautaine et autoritaire, leur enseigne chaque matin l'arithmétique. A peine commencée, la leçon est interrompue par une série de craquements secs, plus violents que la veille. 
- A quoi jouez-vous ? s'écrie Adèle d'une voix sêche. De ses petits yeux vifs, elle scrute les enfants. Ils sont visiblement terrifiés, tassés sur leur banc comme s'ils avaient mal au dos. Cette peur évidente les innocente. Elle est contagieuse. D'autant plus que, loin de s'estomper, les bruits redoublent. Claquements, grattements, grincements se succèdent, rebondissent, semblent provenir de tous les murs à la fois, du plafond, du plancher. Adèle se jette hors de la pièce, appelle son frère d'une voix hystérique. 
Le curé Tinel est un homme encore jeune, volontaire, courageux. Dans sa lutte contre le guérisseur, il a fait preuve d'une implacable intransigeance. Successeur d'un prêtre peu actif, il a repris en main ses ouailles, dont la foi lui paraissait trop tiède, trop empreinte de croyances populaires. "Nous sommes au dix-neuvième siècle !" aime-t-il proclamer d'un ton ferme, en insistant sur "neuvième". C'est un curé de choc, comme l'Eglise en a formé beaucoup depuis la grande saignée révolutionnaire.
A son entrée, les coups dans les murs se poursuivent. "Calme-toi !" ordonne-t-il à sa soeur, tranchant. D'un ton plus doux, il fait mettre les enfants debout au milieu de la pièce, mains derrière le dos. Il ouvre la fenêtre, se penche. En bas, dans le cimetière, personne. En haut, l'uniforme couvercle d'un ciel gris et sale. Il vérifie l'attache des volets. Il se retourne, explore d'une main ferme les boiseries, frappe du pied le plancher. Il ne sent rien, aucune vibration. Dès qu'il touche un panneau le bruit cesse et se déclenche plus loin. Il se précipite et derrière lui le grattement repart ! Au bout de quelques allers-retours, il prend conscience du ridicule qu'offre aux enfants le spectacle de leur maître virevoltant d'un bout à l'autre de la pièce, les mains collées aux murs, cou, oeil et oreilles tendus comme un chien aux aguets. Il se reprend, attrape les petits par le bras et les entraine en bas. 
Dans la salle commune, il s'efforce de les rassurer par son calme, ordonne à Marie de préparer une tisane. La vieille femme, tremblotante de curiosité apeurée, ne cesse de dévisager Clément, de grommeler des mots indistincts parmi lesquels reviennent sans cesse "e'l'berger, e'l'petiot, enquéraudé !" 
- Il suffit, Marie, l'interromp Tinel d'un ton catégorique. La sorcellerie n'existe pas ! Personne n'envoûte, n'enquéraude comme vous dites, personne ! Nous sommes au dix-neuvième siècle. Taisez-vous et retournez à la cuisine ! Il se tourne vers les enfants : Ces bruits ne doivent pas vous faire peur. Ils m'intriguent plus qu'ils ne m'inquiètent. Ils ont une cause sans doute simple, que nous découvrirons. 

S'efforçant d'adopter une attitude rationnelle, Tinel passe le reste de la journée à inspecter la maison, à écouter les bruits, qui résonnent, s'estompent, disparaissent puis reviennent, changent d'intensité, de nature et de source sans qu'il soit possible de relier ces variations àquoi que ce soit. La belle assurance du prêtre commence à se lézarder. Bien que les bruits se soient calmés, on ne dort pas beaucoup au presbytère cette nuit-là ! Il faut trouver une explication. Mais où chercher de l'aide sans ébruiter l'affaire ? se demande Tinel.
Le lendemain, sans même déjeuner, il se rend chez Monsieur de Saint Victor, le riche châtelain local. Monsieur de Saint Victor n'est pas du pays, ni d'une noblesse glorieuse ou ancienne. Grand bourgeois parisien enrichi dans les affaires, il a acheté un titre à la Restauration et fait construire près de Cideville une sorte de mini-Versailles impressionnant de mauvais goût. 
- Monsieur le curé, une visite impromptue et matutinale ? s'étonne le maître des lieux de son ton un peu précieux. Tinel, mal à l'aise, explique d'une voix qu'il voudrait plus assurée la raison de sa venue au château. Intrigué par l'histoire et le malaise évident du prêtre, Monsieur de Saint Victor décide de l'accompagner aussitôt à Cideville.
Catastrophe ! A leur arrivée près du presbytère, les deux hommes se rendent compte que non seulement les bruits ont repris, mais qu'on peut maintenant les entendre de l'extérieur.
Sitôt arrivé, Saint Victor interroge les enfants, l'un après l'autre. Gustave et Clément, à la fois impressionnés et rassurés par ce haut personnage, lui racontent tout, depuis les premiers grattements jusqu'au vacarme effarant d'il y a un instant. L'enquêteur prend quelques notes, puis le silence tombe dans la salle d'étude. Au bout d'une demi-heure, de légers craquements se font entendre. Les enfants réagissent aussitôt, s'agitent. Monsieur de Saint Victor, qui trouve cet émoi exagéré, leur enjoint de rester calmes et continue à épier. Les bruits augmentent d'intensité. Il place les enfants au centre de la pièce, assis sur leurs chaises, pieds sur le barreau du bas, les isolant ainsi de tout contact avec la table, les lambris et le sol. Il tâte les murs, le plancher, prend des notes, consulte sa montre. Les bruits continuent un moment, clairs, distincts, incontournables, puis s'estompent. 
- Qu'en pensez-vous, monsieur ? lui demande Tinel lorsque Saint Victor redescend, calme mais visiblement perplexe. 
- Les bruits existent bien, et ne semblent pas produits par les enfants. Tout ceci demande plus d'observation, ainsi que réflexion. Je reviendrai demain. 
Tinel se sent réconforté. Quelqu'un d'étranger à la maisonnée a entendu les bruits. Il n'a donc pas perdu la raison. Monsieur de Saint Victor a agi exactement comme lui-même l'avait fait, isolant les enfants, prenant les mêmes mesures, se posant visiblement les mêmes questions. 
Le lendemain, Saint Victor poursuit son enquête, sans grand succès. Il détermine cependant que les bruits sont "intelligents", car le dialogue avec eux semble possible. A certains moments, ils obéissent aux injonctions, répondent aux questions.
- "Frappez à droite", ils frappent à droite ! "Quel âge a le pur-sang avec lequel je suis venu ?" et la réponse exacte fuse, en coups bien rythmés. 
Tinel et Saint Victor se persuadent peu à peu qu'ils ont affaire à un esprit, ce qui choque leur raison mais semble découler des faits qu'ils observent. Marie, quant à elle, ne se fait pas prier pour exprimer son opinion : 
- Ch'est e'l'berger, cha, nous a enqueraudé qu'a j'vous dis !

Elle ne doit pas se priver non plus d'en parler au dehors, car quelques jours plus tard, tout Cideville commençant à jaser, le maire vient s'informer. En parfait paysan cauchois, dont la rudesse rusée est bien connue des Normands, Monsieur Cheval a la tête sur les épaules et connaît bien ses marques. Il sait qu'il est en présence de représentants des deux puissances du siècle, l'Eglise et l'Argent. Il voudrait bien se permettre une petite pointe d'humour mais, comme pour le refroidir, les phénomènes prennent ce jour-là une nouvelle tournure, encore plus inquiétante. Devant les trois hommes médusés, la table de la salle d'étude se met à glisser sur le sol, et traverse la pièce sans le moindre bruit de frottement. Cheval et Saint Victor se précipitent, essayent de la bloquer. Elle entraîne les deux hommes sans qu'ils puissent ni la retenir ni même la freiner, deux fois, d'un bout àl'autre de la pièce. 
Saint Victor a perdu un peu de sa superbe, mais ses facultés d'observation n'ont pas diminué pour autant. Au milieu de cette étrangeté, il a remarqué l'anomalie du mouvement de la table : elle ne s'est pas soulevée, mais n'a pas non plus raclé le plancher. L'eau dans la carafe n'a pas bougé, pas une ride n'est apparue à sa surface comme on pourrait s'y attendre après une telle secousse ! Il y a là, il le sent, quelque chose de plus incompréhensible encore, à l'intérieur de l'inexplicable phénomène lui-même. 

Soudain arrive, sans prévenir ni être annoncé, un étranger, muni d'une vague lettre d'introduction. Monsieur de Mirville est un spécialiste, un démonologue, ce qu'on appellerait aujourd'hui un "chercheur en parapsychologie". C'est lui qui fera connaître toute l'histoire àpartir de ses notes et des minutes du procès. Non sans arrière pensée : il fait partie d'un mouvement politique qui s'efforce d'éloigner le peuple des tentations révolutionnaires. Il a déjà enquêté sur des maisons hantées, des apparitions. Il procède à peu près comme le font les chercheurs actuels : visite de la maison des fondations au grenier, minutieux interrogatoires sur l'historique des événements, enquête approfondie sur leur nature précise. En présence de plusieurs témoins, il dialogue avec les bruits. Comme avec Saint Victor, une fois un code établi ceux-ci répondent avec précision à toutes les questions, dont certaines réponses étaient inconnues de l'enquêteur lui-même. Curieux mélange : De Mirville mène ses recherches avec rigueur, prend de nombreuses notes, puis demande soudain à "l'esprit" des indications sur l'avenir du pays ! Au bout de quelques jours il s'éclipse comme il était venu, avec des propos rassurants et en promettant de revenir bientôt. Cette visite impromptue, ce mélange ambigu de sérieux et de magie font monter encore d'un cran la tension. 
D'autant plus que les phénomènes continuent à prendre de l'ampleur. 
Les bruits deviennent assourdissants. On les entend à deux kilomètres ! Dans le presbytère même, le désordre tourne à la destruction. L'horloge de la salle d'étude se met à sonner sans discontinuer, puis explose. Les livres volent dans la pièce. Les pupitres exécutent une véritable danse de Saint Guy. Les tableaux se décrochent. Un bureau chargé de livres se soulève, se déplace rapidement jusqu'au front de Saint Victor et retombe en douceur à ses pieds. Les chaises se collent au plafond... 
En désespoir de cause Tinel décide de procéder à un exorcisme. Goupillon dans une main, Livre Saint dans l'autre, il enjoint àl'esprit maléfique de quitter les lieux, accomplit tous les rites précisément codifiés. 
Quelques jours de répit.
Mais le désastre s'étend soudain au reste de la maison. Les portes soigneusement fermées s'ouvrent et claquent. Les meubles changent de place. Un soir, c'est toute la vaisselle qui explose sur la table du dîner : verres, soupière, assiettes volent en éclat. Les pincettes et la pelle à feu quittent le foyer et traversent en sautillant le salon. Un marteau posé sur une table vole à travers la pièce, fracasse la fenêtre, disparaît dehors, rentre par une autre fenêtre et se pose sur le plancher, doucement et sans bruit, aux pieds de Cheval venu aux nouvelles. 
Adèle et les enfants sombrent dans l'hystérie. Seule Marie, accrochée àson histoire d'envoûtement, tente d'assurer un service régulier, de plus en plus perturbé par les destructions à l'oeuvre dans le malheureux presbytère. Pour le village aussi, l'affaire est claire : le curé a trouvé plus malin que lui ! 
En désespoir de cause Tinel décide de se rendre à l'évéché, les deux enfants sous le bras. Ils y sont reçus fort froidement. "Nous sommes au dix-neuvième siècle !" s'efforce-t-on de faire comprendre à ce curé de cambrousse visiblement dérangé. On prend note et on le renvoie dans son village.
Tinel rencontre plus de compréhension auprès de ses collègues des environs. Deux d'entre eux le rejoignent et tentent avec lui un nouvel exorcisme plus musclé. On enfonce des pointes de fer dans les boiseries, là d'où viennent les sons. L'une d'elles semble faire mouche : les prêtres voient apparaître une flamme, puis une fumée intense, entendent un gémissement, une voix qui souffle : "Pardon, pardon". 

Le lendemain, à leur grande surprise, le berger Thorel se présente au presbytère, embarrassé, sous un prétexte futile. Clément le reconnaît aussitôt :
- Voilà l'homme, c'est lui qui me poursuit depuis le début !
- Que voulez-vous, Thorel ? demande le curé. Mais d'où vous viennent ces marques au visage ? Qui donc vous les a faites ?
- Cela ne vous regarde pas.
- Dites donc ce que vous voulez faire, soyez franc, dites que vous demandez pardon à cet enfant, mettez vous à genoux !
- Eh bien, pardon, dit Thorel en obéissant. Mais, tout en parlant, il s'avance et parvient à saisir l'enfant par sa blouse. Le garçon effrayé s'échappe.
A partir de ce moment l'état de Clément empire. Il ressent une oppression de la poitrine, un poids lui écrase les épaules, il a des convulsions, puis des syncopes. 
Devant l'ampleur des événements et le trouble qu'ils causent au village, le maire décide quelques jours plus tard d'organiser une confrontation entre Thorel et le prêtre.
Tragique dénouement dans la petite salle de la mairie ! Dès l'entrée de Thorel, Clément terrorisé s'écrie de nouveau: 
- C'est lui, le méchant, c'est lui qui me veut du mal ! Thorel tombe à genoux, implorant le pardon du curé. Il tend les bras vers le prêtre, essaye de le toucher. Tinel recule, Thorel avance, toujours à genoux. Tinel se retrouve bloqué contre le mur. Affolé, il frappe la tête et les épaules du berger à grands coups de canne. Le berger se redresse, furieux mais visiblement inquiet des dimensions que prend l'affaire. S'adressant au maire, il se défend et avoue : 
- Tout ça, c'est l'affaire de G. Il est sorti de prison, il est venu me voir. Il en veut à Monsieur le curé, qui l'a empêché de gagner son pain en le renvoyant de chez un malade, puis fait condamner l'an passé. Monsieur le curé a eu tort, car G. est un homme-très-instruit, très-savant, bien de taille à lutter contre un prêtre ! hurle-t-il avec rage, avant de quitter précipitamment la mairie, laissant les autres médusés.
Car il vient de lâcher une information qui change singulièrement les choses. Thorel, comme tous les bergers, est ce qu'on appelle en Normandie un "horsain", c'est à dire un homme extérieur à la communauté, un marginal. Cependant on le connaît, si on ne l'intègre pas on le tolère. 
Alors que dire d'un homme qu'il est "très-instruit, très-savant", c'est une tout autre affaire. Par ces termes on désigne à l'époque les derniers druides, détenteurs des grands mystères celtiques. Dans le bastion de leurs forêts bretonnes, ils ont résisté pendant des siècles à l'Inquisition, qui n'a jamais trop insisté. Les années troubles de la Chouannerie leur ont permis de réinvestir tout l'ouest du pays. Hommes secrets dont on ne sait rien, dont on craint tout, qu'on ne fréquente jamais, ils n'en sont pas moins entourés d'un profond respect, et appelés dans les cas graves.
Le prêtre réalise que son accusation de sorcellerie, lancée en chaire quelques mois plus tôt, prend soudain une autre dimension.
Après l'entrevue orageuse à la mairie, qui n'a mis fin ni aux bruits ni aux symptômes de Clément, l'affaire remonte une fois de plus àl'évêché, qui envoie un enquêteur. Celui-ci ne peut que constater l'ampleur des événements, la destruction presque totale de l'intérieur du presbytère. Il prend la décision d'éloigner les enfants. Le 15 février, ils sont envoyés poursuivre leurs études chez un autre prêtre, à une vingtaine de kilomètres de là.
Et tout s'arrête !

Le calme revient à Cideville, mais l'affaire n'est pas finie, car entretemps Thorel a porté plainte contre le prêtre pour coups et blessures. Ce sera l'occasion du procès. Devant le juge de paix d'Yerville, les témoignages abondent. La Justice refuse de se prononcer sur l'affaire elle-même, qui n'est pas de son ressort, dit le jugement rapporté par de Mirville._11 _*1_
111 1111(*)1111 11_ (*) Etant données les circonstances, on considère que le curé était en droit de se sentir menacé et donc de se défendre. Thorel est débouté de sa plainte.
On n'a pas trouvé l'arme du crime, le procès n'a pas porté sur le fond, aucune enquête "officielle" n'a été menée. Tout le monde pense connaître les responsables, mais il n'y a aucun coupable. 

Ainsi c'est donc cela la clé de l'histoire ? 
Vengeance en France profonde dans un décor de Gaule antique, avec forêts ténèbreuses, landes lugubres, brouillard complice et vent furieux hululant au dessus du cimetière ? Une sorte de mystérieux druide celtique, Enchanteur Merlin de mauvais augure, a ensorcelé, par l'entremise de son disciple, un malheureux enfant un peu perturbé, et réussi à semer la zizanie dans la maison de son ennemi juré, le curé local ? Mais alors c'est tout simple ! 
La thèse de la sorcellerie n'aborde pourtant pas la question principale : En admettant qu'ils existent, comment ces phénomènes sont-ils possibles ? Comment les expliquer rationnellement ? Une fois que G. a décidé de se venger, comment a-t-il procédé ?
En se basant sur ce que l'on connaît des pratiques de sorcellerie, on peut risquer une hypothèse. Historiquement, il est connu que les sorciers du temps, les "hommes-très-savants" comme G., savaient parfaitement manipuler la suggestion, en faire des chaînes, en augmenter l'influence. Ils connaissaient très bien toutes ces techniques, peut-être mieux que nous car pour eux ce n'était pas théorique du tout, mais pratique, presque mécanique. Par hypnose, G. a pu convaincre Thorel, qui a utilisé et conditionné l'environnement. Au marché, lorsque Thorel touche l'enfant à l'épaule, il marque le contact. Cette suggestion, pour devenir collective, va être transmise par Marie et reprise par les villageois.
Une fois le geste fait, l'hypnose peut démarrer. Clément est en quelque sorte, au même moment, endormi et réveillé, dans un état de vigilance exacerbée. Un des grands points communs de tous les poltergeist, c'est que les témoins disent : "C'était comme un mauvais rêve éveillé". Notre cerveau a un fonctionnement très particulier pendant le sommeil, qu'on ne connaît pas encore bien, différent de l'éveil. Serait-il possible que parfois les deux se chevauchent, et on ne saurait plus distinguer le réel de l'irréel, le rationnel de l'irrationnel ?
Avec ces phénomènes de transmission de pouvoirs, de suggestion collective, d'hypnose, la thèse de la sorcellerie se révèle moins simple qu'elle ne paraissait. 
D'autant que cette affaire ne se passe pas dans un bocal. Elargir le cercle éclaire bien des choses.
La rivalité entre G. et le prêtre s'inscrit dans le cadre plus large de la lutte acharnée que mène l'Eglise catholique pour "ramener le peuple à la religion", comme on dit en cette fin de Seconde République affairiste et souffreteuse. Quelques mois plus tôt, le chantier du chemin de fer a mis les habitants du village en contact avec des ouvriers. Ils savent ce qui se trame derrière l'activisme de leur curé. Ils ne vivent pas hors du temps. 
Bien avant les Saint Victor, nouveaux arrivés, des nobles habitaient àCideville, les De Cideville, justement. A la Révolution, on (qui ?) a détruit leur beau manoir, où Voltaire, ami de la famille, avait fait plusieurs séjours. C'est Voltaire qui avait offert les magnifiques boiseries ornant l'église et le presbytère de Cideville, les fameuses boiseries derrières lesquelles les premiers bruits éclatent ! Il avait aussi, à Cideville en 1737, écrit une lettre où il annonçait que, s'il existe un monde au delà de la mort, il se ferait un devoir et un plaisir d'en avertir les vivants.(*)

Il ne manquera bientôt plus que des extra-terrestres ! L'histoire de Cideville permet de mettre le doigt sur une réalité incontournable : le contexte, et sur deux thèses contradictoires : la sorcellerie ou le spiritisme. Entre les certitudes superstitieuses de Marie, les observations méticuleuses de Saint Victor, les tentatives de divination spirite de Mirville, la lutte sociale, et le fantôme de Voltaire, il y a place pour toute une gamme d'interprétations, que l'on retrouve dans les cas modernes. 
Il reste Clément et Gustave, puisque seul leur départ arrête le phénomène. Des enfants soumis à des conditions qui en pertuberaient plus d'un, malgré la dureté de l'époque. Eloignés de la nature, isolés de leurs camarades, interdits de jeux, exilés loin de leur milieu d'origine, ils sont promis à un sacerdoce qu'ils n'ont pas forcément désiré. Placés auprès d'une famille qui n'en est pas une, où le père ne peut être père et où la mère est sa soeur, la grand'mère une servante, et le cadre un simulacre d'école, sévère et rigoureuse, quelle étrange enfance vivent-ils, à une époque où les liens familiaux étaient plus étroits qu'aujourd'hui ? Ils se retrouvent soudain plongés dans un conflit qui les dépasse et dans lequel ils entrent abattus par le spectacle récent de la mort d'un enfant auquel ils pouvaient s'identifier. Clément est-il la vraie cause du poltergeist, qui après tout n'a lieu qu'en sa présence, ou en est-il seulement la clé ?

Ces événements ne se laissent pas capter si facilement, sinon le poltergeist aurait livré ses secrets depuis longtemps. Le paranormal forme un archipel d'îles inconnues, perdu au large du continent Réalité. Parfois émerge une balise. Cideville en est une, corne de brume mugissant dans la houle. Il y en a d'autres, plus discrètes, plus modernes, lumineuses parfois.
                                                                

             Extrait de Lorsque la Maison crie, phénomènes paranormaux et thérapie familiale, Robert Laffont, Paris, 1994

 

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