En.marge                           Neurones miroirs et désir mimétique

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 ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR JEAN-MICHEL OUGHOURLIAN
Pourquoi la découverte des neurones miroirs suscite-t-elle tant d’enthousiasme de la part des chercheurs dans toutes les disciplines, des neurosciences à la psychiatrie ou la philosophie ? Qu’ont-ils de si important ?
Pr. Oughourlian : Le phénomène est déjà fabuleux en soi. Imaginez un peu : il suffit que vous me regardiez faire une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à mes lèvres, boire –, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument, de la même façon que dans mon cerveau à moi, qui accomplis réellement l’action. C’est d’une importance fondamentale pour la psychologie. D’abord, cela rend compte du fait que vous m’avez identifié comme un être humain : si un bras de levier mécanique avait soulevé le verre, votre cerveau n’aurait pas bougé. Il a reflété ce que j’étais en train de faire uniquement parce que je suis humain. Ensuite, cela explique l’empathie. Comme vous comprenez ce que je fais, vous pouvez entrer en empathie avec moi. Vous vous dites « S’il se sert de l’eau et qu’il boit, c’est qu’il a soif. » Vous comprenez mon intention, donc mon désir. Plus encore : que vous le vouliez ou pas, votre cerveau se met en état de vous faire faire la même chose, de vous donner la même envie. Si je baille, il est très probable que vos neurones miroir vont vous faire bailler - parce que ça n’entraine aucune conséquence !  - et que vous allez rire avec moi si je ris, parce que l’empathie va vous y pousser. Cette disposition du cerveau à imiter ce qu’il voit faire explique ainsi l’apprentissage. Mais aussi... la rivalité. Car si ce qu’il voit faire, c’est l’appropriation d’un objet, il souhaite immédiatement faire la même chose, et donc, il devient rival de celui qui s’est approprié l’objet avant lui !
Et c’est en cela que cette découverte est à vos yeux un « événement extraordinaire » ?
J.-M. O. : Mais oui ! C’est la vérification expérimentale de la théorie du désir mimétique ! Voici une théorie basée au départ sur l’analyse de grands textes romanesques, émise par un critique littéraire et relayée par un psychologue et psychiatre, qui trouve une confirmation neuroscientifique parfaitement objective, du vivant même de ceux qui l’ont conçue. Un cas unique dans l’histoire des sciences !
Vous voulez parler des théories de René Girard ?
J.-M. O. : Bien sûr. Le mimétisme du désir constitue la première grande hypothèse de Girard, l’autre étant le lien entre violence, victime émissaire et sacré. Notre désir est toujours mimétique, c’est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l’autre. L’autre me désigne l’objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité nait la violence, évacuée collectivement dans le sacré, par le biais de la victime émissaire. A partir de ces hypothèses, Girard et moi avons travaillé pendant des décennies à élargir le champ du désir mimétique à ses applications en psychologie et en psychiatrie. En 1981, dans « Un mime nommé désir », je montrais que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession – négative ou positive –, l’envoûtement, l’hystérie, l’hypnose...  L’hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l’autre, fait disparaitre le moi, qui s’évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l’hypnotiseur.
Il n’y a plus que du miroir ?
J.-M. O. : Oui, et ce qui est formidable, c’est que ce nouveau « moi » apparait avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l’hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu’il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille. De toutes ces applications du désir mimétique, j’en suis venu à la théorie plus globale d’une « psychologie mimétique » – qui trouve également une vérification dans la découverte des neurones miroirs et leur rôle dans l’apprentissage. Le désir de l’autre entraîne le déclenchement de mon désir. Mais il entraîne aussi, ainsi, la naissance d’un « désir du moi », la formation du moi. En fait, c’est le désir qui engendre le moi par son mouvement. Seulement voilà : le temps psychologique fonctionnant à l’inverse de celui de l’horloge, le moi s’imagine être possesseur de son désir, et s’étonne de voir le désir de l’autre se porter sur le même objet que lui ! Il y a là deux points nodaux, qui rendent la psychologie mimétique scientifique, en étant aussi constants et universels que la gravitation l’est en physique : la revendication du moi de la propriété de son désir et celle de son antériorité sur celui de l’autre. Et comme la gravitation, qui permet aussi bien de construire des maisons que de faire voler des avions, toutes les figures de psychologie – normale ou pathologique – ne sont que des façons pour le sujet de faire aboutir ces deux revendications. On comprend que la théorie du désir mimétique ait suscité de nombreux détracteurs : difficile d’accepter que notre désir ne soit pas original, mais copié sur celui d’un autre.
Même quand je désire quelque chose d’interdit ou d’impossible ?
J.-M. O. : Bien sûr. Qu’est-ce que l’impossible ? Ce que vous ne pouvez avoir. Pourquoi ? Parce que quelqu’un ou quelque chose, la société ou la culture par exemple, vous l’interdit. Or, en vous l’interdisant, on vous le désigne ! C’est l’arbre du Jardin d’Eden, ou le secret de l’attirance pour les femmes inaccessibles. Chaque psychologie est unique, le mécanisme se décore de tous les fantasmes, de tous les habillages normaux, névrotiques ou psychotiques, mais il est toujours mimétique.
Et si l’on en croit ce qui a été dit lors de ce colloque, les neurones miroirs seraient actifs dès le foetus ?
J.-M. O. : Il semble en effet que l’essentiel se joue dans les toutes premières années. Tout ceci recoupe parfaitement les travaux d’Andrew Meltzoff à (l’université de ?) Seattle, l’une des personnalités marquantes de la psychologie génétique (appelée « psychologie du développement » aux Etats-Unis). Il a montré que les bébés imitent extrêmement tôt. Il faut qu’ils voient, bien sûr – beaucoup de nouveaux-nés n’ont pas encore la vision – mais certains peuvent imiter l’expression d’un visage adulte dès leur naissance, alors même qu’ils n’ont pas encore vu celui de leur mère, mais seulement celui de l’expérimentateur. Après trente ans passés à accumuler ces observations, Andrew Meltzoff saute de joie à l’idée que les neurones miroirs viennent confirmer sa théorie !
L’empathie nous serait donc naturelle ? Dans certains cas, pourtant, ce mécanisme semble ne pas se mettre en place. Je pense par exemple à un paysan polonais dans le film Shoah de Claude Lanzmann, racontant comment, quand il labourait ses champs en bordure du camp d’Auschwitz, il bravait l’interdiction des Allemands et « regardait quand même ». « Vous regardiez, lui demande Lanzmann, et ça ne vous faisait pas mal ? » Et le paysan répond : « Mais monsieur, quand vous vous coupez le doigt, ça ne me fait pas mal, à moi ! » Qu’en est-il des neurones miroirs, dans un tel cas ?
J.-M. O. : Boris Cyrulnik explique cela par le fait que – souvent par défaut d’éducation et pour n’avoir pas été suffisamment regardé lui-même – l’être humain peut ne pas avoir d’empathie. Les neurones miroirs ne se développent pas, ou ils ne fonctionnent pas, et cela donne ce que Cyrulnik appelle un pervers. Je ne sais pas si c’est vrai, ça mérite une longue réflexion. Ce paysan polonais sait que le véritable interdit n’est pas de regarder, mais de réagir ou de commenter – au risque de se retrouver lui-même en danger. Alors il n’éprouve rien, ou plutôt une seule chose : le soulagement de ne pas être de l’autre côté. Ouf ! : le groupe auquel il appartient n’est pas menacé. Ce rôle de la pression sociale est extraordinairement bien expliqué dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littel. Il montre qu’en fait, ce sont des modèles qui rivalisent : révolté dans un premier temps par le traitement réservé aux prisonniers, le personnage principal, officier SS, finit par renoncer devant l’impossibilité de changer les choses. Ses neurones miroirs sont tellement imprégnés du modèle SS qu’il perd sa sensibilité aux influences de ses propres perceptions, et notamment à la pitié. Il y a lutte entre deux influences, et les neurones miroirs du régime SS l’emportent. La cruauté envers les prisonniers devient finalement une habitude justifiée. Plutôt qu’une absence ou carence des neurones miroirs, cela indique peut-être simplement la force du mimétisme de groupe. Impossible de rester assis quand la « ola » emporte la foule autour de vous lors d’un match de football – même si vous n’aimez pas le foot ! Parce que tous vos neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l’entourage. De même, les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des auditeurs ou spectateurs. Et c’est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d’un groupe en viennent à s’exprimer de la même façon.
Tout ne se joue donc pas avant deux ans ?
J.-M. O. : Non, et Cyrulnik est le premier à le dire lorsqu’il parle de résilience. Il semblerait normal que les neurones miroirs soient dotés, comme les autres, d’une certaine plasticité. Ils agissent en tout cas tout au long de la vie. Et la pression du groupe n’a pas besoin d’être totalitaire : dans nos sociétés, c’est de façon "spontanée" que tout le monde fait la même chose.
Les neurones miroirs se trouvent-ils partout dans le cerveau, ou seulement dans certaines zones ?
J.-M. O. : On ne sait pas encore. Ces découvertes sont récentes, les recherches nécessitent des appareils à émission de positron (PET Scan) très coûteux. Je pense personnellement – mais ce n’est pas scientifiquement prouvé – que des neurones miroirs existent dans tout le cerveau. Pour l’instant, on a en trouvé dans les zones visuelles, et dans celles de la motricité et de la sensibilité. Il y en a certainement aussi dans les zones du langage comme le lobe temporal gauche. Sinon, je ne vois pas comment on pourrait apprendre à parler ! Comment voulez-vous apprendre à parler à un enfant, autrement qu’en parlant devant lui et en répétant les mots jusqu’à ce qu’il les répète lui-même ? J’imagine que chez les grands imitateurs, comme Thierry Le Luron ou Nicolas Canteloup, la zone du langage doit être bourrée de neurones miroirs...
Neurones miroirs, désir mimétique, pression du groupe : tout ceci est-il compatible avec l’idée de liberté humaine ?
 J.-M. O. : Ma réponse est très simple : la liberté n’est pas un cadeau que l’homme recevrait, au départ, entier et terminé. Ce que l’on reçoit, c’est la capacité de se libérer progressivement. Non pas tant du désir mimétique lui-même, d’ailleurs, que de la rivalité à laquelle il pousse. Un homme peut très bien revenir à ce stade d’apprentissage qu’il a connu dans l’enfance, quand on lui montrait et qu’il imitait, tout en gardant paisiblement le modèle comme modèle, et se libérer de ce carcan de rivalité qui l’enferme dans la jalousie, l’envie, la violence...  La sagesse consiste simplement à finir par apprendre à désirer ce que l’on a, et non pas systématiquement ce que l’on n’a pas. A partir du moment où l’on y parvient, on est non seulement dans la sagesse, mais également libéré.
Dès lors que je suis sans désir de possession, je suis content de ce que j’ai, et donc libre ?
J.-M. O. : Libre de creuser ce que j’ai. J’ai une conscience. Je peux explorer cette conscience pendant des années, jusqu’à la rendre suraigüe, éveillée. Et capable d’une certaine distance vis à vis des désirs et des comportements que mes neurones miroirs me poussent à imiter.

 

 

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