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NEURONES MIROIRS
            LA DECOUVERTE DU SIECLE ?
Disons-le sans ambages : la découverte des neurones miroirs, en 1995, est l'une des plus importantes percées scientifiques des dernières décennies ! Tout a commencé dans le laboratoire du professeur Giacomo Rizzolatti, chercheur et enseignant en physiologie à l'université de Parme, en Italie. Le savant et son équipe étudient un singe, dont ils ont couvert le crâne de capteurs reliés à un puissant scanner. Vient l'heure de la pause. Sans quitter le labo, les chercheurs découpent une pizza et se servent, sous le regard du singe. Dring ! Le scanner du singe se met à “sonner” chaque fois que l'un d'eux tend la main vers un nouveau morceau de pizza. Et les chercheurs découvrent que la zone active dans son cerveau est celle qui correspond au mouvement de la main : sans bouger, il “prend neuronalement” un bout de pizza ! Ainsi commence une formidable nouvelle étape de l'exploration scientifique. Giacomo Rizzolatti et son équipe ont analysé comment, au moment où l'animal voit quelqu'un faire un geste intéressant, son cerveau met en branle exactement le même processus. En 1996, les chercheurs italiens annoncent la découverte d'un processus mimétique qui nous concerne tous : chaque fois que nous voyons une autre personne agir, surtout si elle nous paraît semblable à nous, des neurones miroirs “s'allument” dans notre cerveau, qui imite celui du modèle. En peu de temps, les labos de neurophysiologie du monde entier se ruent sur la nouvelle.
            REPERCUSSIONS SANS FIN
Depuis, les observations s'accumulent. Fait capital : c'est apparemment grâce aux neurones miroirs que notre appareil neuronal s'est structuré, pendant les deux ou trois années qui ont suivi notre naissance, par mimétisme de nos parents ou des personnes s'occupant de nous. Pour Boris Cyrulnik, le neurone-miroir serait à la base de l'empathie, de la relation, de la compassion, de la culture. La découverte des neurones miroirs n'a pas fini de provoquer des remous dans la pensée humaine. Elle montre par exemple que notre cerveau moteur ne fonctionne pas comme un robot qui aurait appris à effectuer certains gestes découpés en une succession de mouvements mécaniques, mais qu'il est entièrement habité par l'idée de l'action toute entière : ce n'est pas le mouvement du bras pour prendre la pizza, puis celui de porter la main à la bouche, etc., qui sont engrammés, mais l'action de “saisir pour manger”, c'est-à-dire le geste avec son intention. Un pavé dans la mare du réductionnisme ! Mieux encore : les neurones miroirs offrent une formidable vérification expérimentale d'une théorie philosophique, celle du désir mimétique proposée par René Girard dans les années 1960.       ORIGINE DU MIMÉTISME
Résumons brièvement la théorie de Girard. Notre désir est toujours mimétique, c'est-à-dire inspiré par, ou copié sur, le désir de l'autre. L'autre me désigne l'objet de mon désir, il devient donc à la fois mon modèle et mon rival. De cette rivalité naît la violence, évacuée collectivement dans le sacré par le biais du sacrifice d’une victime – le fameux “bouc émissaire”. René Girard, professeur de littérature comparée des universités de Stanford et de Duke, membre de l'Académie française, avait avec sa théorie jeté les bases d'une nouvelle anthropologie, associant la violence et le religieux, dès les années 60. En 1981, Jean-Michel Oughourlian, ami de Girard, médecin et professeur de psychologie à la Sorbonne, montrait que cette théorie permet de comprendre des phénomènes étranges tels que la possession - négative ou positive -, l'envoûtement, l'hystérie, l'hypnose... L'hypnotiseur, par exemple, en prenant possession, par la suggestion, du désir de l'autre, fait disparaître le moi, qui s'évanouit littéralement. Et surgit un nouveau moi, un nouveau désir qui est celui de l'hypnotiseur. Selon le professeur, ce nouveau “moi” apparaît avec tous ses attributs : une nouvelle conscience, une nouvelle mémoire, un nouveau langage et des nouvelles sensations. Si l'hypnotiseur dit : « Il fait chaud » bien qu'il fasse frais, le nouveau moi prend ces sensations suggérées au pied de la lettre : il sent vraiment la chaleur et se déshabille.
            TOUT PUISSANT MIMÉTISME ?
Impossible de rester assis quand la “ola”emporte la foule autour de toi ? Tes neurones miroirs sont mobilisés par la pression mimétique de l'entourage. Les campagnes publicitaires sont des luttes acharnées entre marques voisines pour prendre possession, par la suggestion, des neurones miroirs des spectateurs. Et c'est encore la suggestion qui explique pourquoi les membres d'un groupe en viennent à s'exprimer de la même façon... Quant à savoir quelle place il reste pour la liberté humaine si tous nos désirs ne sont qu'imitation, la réponse de Jean-Michel Oughourlian est simple : « La liberté n'est pas un cadeau que l'homme recevrait, au départ, entier et terminé. Ce que l'on reçoit, c'est la capacité de se libérer progressivement, non pas tant du désir mimétique lui-même que de la rivalité à laquelle il pousse. » Dès lors que tu es sans désir de rivaliser, tu es libre de creuser ce que tu as. Tu as par exemple une conscience, que tu peux explorer pendant des années, jusqu'à la rendre suraiguë, éveillée. Et capable d'une certaine distance vis-à-vis des désirs et des comportements que tes neurones miroirs te poussent à imiter.
À lire...
- Les Neurones miroirs, Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, et Marilène Raiola, éd. Odile Jacob.
- Des choses cachées depuis la fondation du monde, R. Girard, J.-M. Oughourlian, G. Lefort, éd. Grasset
- Un mime nommé désir, Jean-Michel Oughourlian, éd. Carnets Nord.
- De chair et d'âme, Boris Cyrulnik, éd. Odile Jacob