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7 :  FAUX POLTERGEIST ET VRAIS DELIRES

En écoutant les récits des victimes, témoins, enquêteurs et psychologues impliqués dans des affaires de poltergeist, je fus frappé par deux éléments particulièrement remarquables.
Le premier revenait avec une troublante régularité dans les propos de tous, et explique l'évolution qu'allait subir cette enquête : un poltergeist n'arrive pas chez des gens qui vont bien. Il dénote, plus encore qu'il ne provoque, une profonde détresse, voire une véritable souffrance, comme chez André et Amélie, le couple âgé choqué par la mort de leur fils.
Le second élément concerne les phénomènes eux-mêmes. Alors
que le parapsychologue Corbin affiche la plus grande prudence en refusant de prétendre détenir les preuves de l'existence du poltergeist, celle-ci ne semble faire aucun doute pour la psychologue Djohar. Ce qui conduit à l'un des nombreux paradoxes de cette enquête : ceux qui doutent le moins de la réalité du phénomène, et se montrent par là-même les plus convaincants, ne s'en préoccupent apparemment pas le moins du monde ! Cela tendrait-il à indiquer que les psychologues seraient les mieux placés pour en déceler la véracité ?

La collaboration entre le CRPN et le tandem formé par Djohar Si Ahmed et Gérald Leroy Terquem ne dura que quelques mois. En mettant cependant en évidence certains facteurs qui permettent de distinguer les vrais poltergeist de situations plus ambiguës, elle amène à se poser une question fondamentale, qui va entraîner cette enquête vers d'autres horizons : ainsi les psychologues, comme les physiciens ou les enquêteurs mais sans même assister aux événements, pourraient prouver qu'un poltergeist existe ? Mais comment ?
-L'écoute psychanalytique, affirme Djohar, permet d'entendre les nuances, le sens, de repérer LE mot qui indique parfois qu'il s'agit de tout autre chose.
- Cette écoute représenterait un moyen aussi efficace pour détecter les faux poltergeist que la pose de micros ou de caméras ?
- Bien plus efficace, même ! Mais ce n'est pas son but. Notre but, c'est de soigner. Un poltergeist n'arrive jamais sans raison et provoque toujours un malaise. Je me souviens d'un cas, une maison où des bruits résonnaient dans l'escalier. Toute la famille les entendait, et les voisins aussi, cela devenait une véritable histoire dans le quartier, on avait appelé les gendarmes. Quand je suis intervenue, je n'étais ni toute prête à y croire ni animée d'un désir forcené de démasquer la supercherie. La famille disait qu'auparavant tout allait bien pour elle, mais j'ai tout de suite réalisé l'importance que la mère, une femme très agitée, jouait dans cette affaire. 
- Comment ?
- Oh, c'est tout simple : elle répondait à toutes les questions à la place des autres ! Alors, j'ai concentré mon intervention sur elle. C'est déjà un premier exemple d'écoute psychanalytique. Car si je n'avais pas fait attention, j'aurais pu dire à la famille : "Oh, mais c'est fantastique, on va étudier ces bruits", et prenant tout cela pour argent comptant j'aurais très vite déliré avec eux, comme les voisins. Il faut savoir ce qu'est une psychose hallucinatoire chronique, ce n'est pas évident à repérer. On peut vous raconter des choses tout à fait normales, le faux est mélangé avec du vrai, on a de la peine à savoir.
- Qu'est-ce qui permet de dire qu'il y a psychose, alors ?
- Le dérapage ! C'est un lien, une logique, ce qu'on appelle l'irruption du processus primaire, qui fait que tout à coup il y a quelque chose, un mot, une image, qui ressemble au fonctionnement du rêve. Une discordance, une dissociation, des rires non motivés, etc. Et vous vous dites "mais ça ne va pas, là, ça délire !"
- Et que faites-vous à ce moment-là ?
- Là encore, une bonne écoute permet d'agir. Dans une psychanalyse disons courante, quand on sent qu'un mot est chargé, on le relève, on en discute, on demande ce qu'il évoque et les gens disent : "Ah, oui, tiens, cela me fait penser à ça", puis associent. Dans ce cas précis j'ai simplement demandé comment étaient les bruits. Cette femme a commencé en évoquant des bruits de sabots, des apparitions, avec des détails très précis, qui pouvaient facilement faire croire à un vrai poltergeist, d'autant que la famille confirmait. Puis son débit s'est accéléré, soudain elle s'est mise à parler de chaînes qui traînaient en raclant sur le sol. Cela venait comme un cheveu sur la soupe. Là, j'ai juste répété doucement : "Chaîne ?", et sans me répondre, elle est partie sans transition dans une histoire folle et confuse. Il s'agissait de la mort de son père, une affaire sordide vieille de quarante ans, mais qu'elle racontait comme si elle la vivait au présent. On sentait qu'il n'y avait plus de temps, le présent, le passé et l'avenir étaient mélangés. Et la famille était là, les yeux écarquillés, sans se rendre compte. Il a fallu que je dénoue le lien, que je brise la fascination en leur demandant s'ils avaient entendu parler de cet épisode, pour qu'ils s'aperçoivent qu'il n'était plus du tout question du poltergeist, mais d'une histoire dans laquelle ils n'avaient rien à voir. Et à partir de là, on a pu avancer.
- Avancer vers où ?
- Vers la prise de conscience que la mère était gravement malade. Il n'y avait ni poltergeist ni fantôme dans cette maison, ils n'étaient pas non plus tous devenus fous dans la famille ! Mais ils avaient emboîté le pas, par sécurité, parce que sinon la mère se serait écroulée. Elle avait une très forte personnalité, et si elle était "partie", si l'on s'était rendu compte qu'elle était folle, c'est la famille toute entière qui se serait disloquée. C'est ce qu'on appelle "l'économie du système" : entrer dans le délire était plus économique pour chacun que risquer la rupture ! Ils n'entendaient des bruits que par la force de persuasion de ce délire maternel, assez puissant pour entraîner tout le monde, y compris les voisins. Une fois la famille sortie de ce jeu collectif, bien entendu les bruits cessèrent, sauf pour la mère qu'il a fallu plus de temps pour soigner.

Alors, pour Djohar aussi, comme pour la plupart des psychiatres, il serait là, le secret du poltergeist ? Un délire contagieux tournant àl'hallucination collective, sans aucune réalité physique et qu'il faut avant tout, à l'inverse des guérisseurs, refuser de croire sur parole ? Pour elle aussi, comme pour Freud en son temps, le seul paranormal envisageable, acceptable, c'est la télépathie ? Là résiderait la raison de son peu d'intérêt pour la recherche de preuves objectives ? 
- Attention, je n'ai jamais dit cela ! répond Djohar avec un sourire énigmatique. 
Exact. Elle n'a pas dit cela.
Dans son livre Parapsychologie et Psychanalyse (*), elle avoue même franchement :
"Dans certaines familles où le poltergeist se manifeste à n'importe quelle heure de la journée, il m'est arrivé d'entendre ces bruits, ponctuant ou scandant mes interventions."
Et elle donne comme exemple le cas de la famille Lemerle.

Les Lemerle ! Une occasion de plus de retrouver le Yéti ! 
Dans un premier temps Djohar raconte l'affaire, dont elle s'est occupée plusieurs années auparavant. 
Deuxième temps : sur son conseil, je contacte le guérisseur qui lui avait transmis le cas. Il est très occupé, peu enthousiaste, mais promet cependant de voir si les Lemerle accepteraient une interview. "Rappelez moi dans une semaine", dit-il.
Troisième temps, réveil du Yéti : dès le lendemain, le guérisseur me téléphone :
- Dites-donc, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Les Lemerle viennent de m'appeler eux-mêmes ! Vous êtes en train de monter un coup, vous essayez de me piéger, ou quoi ?
- Mais pas du tout ! Je n'ai pas leur numéro, je ne connais même pas leur véritable nom !
- Vous êtes certain ? Figurez-vous que les phénomènes ont recommencé dans cette maison !
Sapridéluge ! 
Restons calme. Le hasard, bien sûr, la synchronicité de Jung. Troublant hasard, sacré Carl Gustav.

Le soir même, excité comme un sac de puces sur le dos du Yéti, j'accompagne le guérisseur chez les Lemerle. Peut-être est-ce le contraste avec ma propre fébrilité, mais ils semblent singulièrement sereins, enjoués, accueillants, pour des habitants d'une maison perturbée par des bruits de douteuse origine. Et en plus ils sont beaux, les parents, les enfants, le chien, tous beaux, grands, solides, bien bâtis. Dans ce bel intérieur cossu, faussement rustique, ils ressemblent à la famille d'une pub pour maisons Phénix !
- Depuis quelque temps je ne dors pas très bien, nous dit Monsieur Lemerle. Et la semaine dernière, quand j'ai entendu les premiers bruits, je me suis dit : tiens, notre copain est revenu !
Le temps de faire connaissance, de poser quelques questions et ce calme désinvolte se révèle n'être qu'une façade. 
Il y a de la tension dans l'air, surtout chez Monsieur Lemerle, qui se montre agité et, finalement, en plein désarroi. 
- Quand c'est devenu clair, que tout le monde l'avait entendu, j'ai recommencé à chercher partout : les volets, le chauffage, le garage, l'antenne, enfin, partout. Comme la dernière fois, avec l'équipe qui était venue enquêter. J'ai tout fouillé. Rien. Quelle fatigue ! Vous comprenez, j'ai toujours peur que ça retombe sur les enfants, surtout que notre fils s'est plaint d'avoir mal, d'abord dans le coeur, puis au bras, et maintenant à la nuque. Et sa soeur qui est si énervée ! Parce que ça existe, vous savez, les gens méchants, ça existe, les voisins qui envient...
- On voit mal ce qu'ils pourraient nous envier ! interrompt sa femme avec un rire sarcastique et sans joie. A part la fatigue. Mais on a toujours été comme ça, c'est notre vie, la fatigue.
- C'est vrai qu'on travaille dur. Mais pourquoi ça revient ? - Cette fois cela me semble beaucoup moins sérieux, les rassure le guérisseur. Il faut surtout vous reposer, votre fatigue m'inquiète beaucoup plus. Souvenez-vous qu'il y a trois ans je vous avais dit que ce n'était pas gagné, que ça pouvait revenir. Et déjà, ce n'était pas la première fois, n'est-ce pas ?
- Oh la la ! Quand on avait la laverie, il y a bien dix ans maintenant. Alors là, il y avait tout ! Les bruits et les lumières, comme la dernière fois, avec en prime les machines qui tombaient en panne sans arrêt ! 
- Ce n'était vraiment pas le moment, en plus, on était en train de faire faillite, le coupe Madame Lemerle. On s'est retrouvé sur la paille ! Enfin, rien n'est vraiment grave, ajoute-t-elle avec ce rire étrange qui glace le dos.
- Et même notre lit qui s'était mis à bouger ! Alors là, on a sauté du lit vite fait, tu te souviens ?
- Vous voyez bien ! dit le guérisseur. A chaque fois cela revient moins fort. Aujourd'hui vous n'avez que les bruits, et à mon avis ils vont vite s'arrêter. Mais il faut prendre soin de vous, vous reposer. Parce que si je me souviens bien, votre santé était fragile, madame ? 
- Oh, la santé ça va. Enfin, j'ai été opérée deux fois, et je viens juste de reprendre le travail, mais ça va.
- Moi aussi, on m'a opéré des reins l'an dernier, et la petite a eu une méningite.
- Oui, mais c'était il y a plus d'un an tout ça, maintenant c'est fini, et puis ce n'était pas grave. 
- Enfin, quand même, c'est le signe qu'il faut vous ménager, insiste le guérisseur. Parce que le bruit est bien le même que la dernière fois, n'est-ce pas ? Bon. Je ne suis pas inquiet. D'abord vous savez bien qu'il n'y a aucun danger. Si vous voulez bien, nous allons passer la nuit ici, et s'il le faut j'interviendrai. Mais à mon avis cela va s'arrêter tout seul. Sinon, dans votre famille, votre entourage, il n'y a pas eu d'événement semblable qui aurait pu vous perturber ?
- On n'en parle pas trop, avoue Monsieur Lemerle. On a peur que les gens nous prennent pour des fous. Moi j'en ai seulement parlé avec une collègue au travail, parce que je sais qu'elle y croit. J'ai confiance en elle ! assure-t-il après avoir croisé le regard peu amène de son épouse.
- On a vu une émission à la télé, on sait que ça existe ailleurs, mais de là à en parler, non. J'ai une amie qui était là l'autre jour et qui a entendu les bruits, alors j'ai été obligée de lui raconter, mais sinon, on ne dit rien. Je n'aimerais pas passer pour folle dans le quartier ! 
- Dans cette émission, il y avait la dame qui était venue nous voir, la psychologue ! s'exclame leur fille d'un air joyeux, comme si elle était contente de pouvoir enfin intervenir dans la conversation. 
Ou serait-ce d'avoir ajouté un peu de trouble dans la situation ? Car après un bref silence où passe tout autre chose qu'un ange : 
- Oui, Madame Si Ahmed, précise sa mère d'une voix coupante (et très vite, elle enchaîne :) Cette émission, ça ne faisait pas sérieux. Et puis ça n'a rien à voir, nous, on habite dans une maison neuve. - Ah ça, pour être neuve, elle est neuve ! Et elle nous en a coûté, du temps, de l'argent, tout, s'écrie son mari, en se redressant soudain fièrement. On a pensé déménager, à un moment. Mais avec tout ce qu'on a fait dans cette maison, ce serait rageant de la vendre. 
Un long moment, ils parlent de leur maison, des travaux que Monsieur Lemerle a réalisés, de leurs difficultés financières, de leur isolement, de projets avortés de déménagement. 
- De toute façon, nos enfants ne veulent pas en entendre parler, conclut Madame Lemerle d'un ton résigné.
- Ben, on est bien ici ! dit la jeune fille. Sauf qu'on est loin du collège, alors pour voir les copines...
- Ils sont heureux comme des papes, eux, alors évidemment, ils ne se rendent pas compte, poursuit Madame Lemerle sans prêter attention aux propos de sa fille. Cette année, on est parti en vacances, pour que les enfants soient contents. Et moi je me suis retrouvée à l'hôpital, au milieu de nulle part ! Enfin, pour eux c'était bien. Mais nous, on ne s'est pas détendu comme les autres années. 
- C'est ce que je disais, intervient le guérisseur. Vous êtes des gens qui faites bien les choses, pour vos enfants, et cette belle maison qui vous a beaucoup coûté. Mais vous en faites trop, il faut absolument vous reposer. 
- Notre grand aussi, il a été souffrant, annonce le père.
- Mais c'était rien, précise le garçon comme pour se défendre, j'avais couru alors qu'il faisait déjà très chaud, j'ai eu un malaise en revenant, j'étais fatigué, je venais de passer mon bac de français.
- Et qu'est-ce que vous voulez faire plus tard ?, lui demande le guérisseur.
- Peut-être des études de psycho, répond-il en jetant un bref regard vers sa mère, qui lève les yeux au ciel d'un air entendu.
Peu après, Monsieur Lemerle et les enfants montent se coucher. Madame Lemerle nous tient compagnie quelques instants. Son humeur se révèle encore plus morose qu'auparavant. Intrigués par sa réaction à propos de Djohar, nous lui demandons ce qu'elle a pensé de l'intervention des psychologues, trois ans plus tôt, et ce qu'il en reste aujourd'hui.
- Oh, c'était bien. Mais je ne crois pas que cela ait servi à grand'chose, répond-elle sans enthousiasme, et sans vouloir préciser. En tout cas, cela n'a pas arrêté les bruits, puisqu'on les entendait même pendant les séances. Ah, là, parfois ça pétait fort ! Non, les bruits, c'est vous qui les avez fait partir, ajoute-t-elle en jetant au guérisseur un curieux regard que l'on dirait complice.
- Ne vous inquiétez pas. Depuis que vous avez décidé de m'appeler, vous n'avez plus rien entendu, n'est-ce-pas ? Je suis certain qu'ils ne reviendront pas. Et sinon, vous savez où me joindre, pas vrai ?
Nous passons la nuit dans la maison endormie. Aucun bruit, aucune lueur. Au petit matin, nous quittons les lieux. Le guérisseur est impassible, le poltergeist n'a pas eu lieu.
Aux dernières nouvelles, six mois plus tard, il n'est pas réapparu.

Un coup pour rien ? Une histoire de plus pour, faute de preuves tangibles, emporter l'adhésion par accumulation de témoignages ? 
Pas vraiment. Car l'intérêt de ce poltergeist réside ailleurs.
Chez les Lemerle, un élément singulier nous permet de faire un grand pas dans l'exploration des dimensions humaines du phénomène : l'absence d'angoisse et de délire. 
Ils sont perturbés, troublés, oui, mais pas vraiment par le phénomène lui-même. Et ils ne sont pas angoissés. 
Lorsque, seul, le père tente un instant d'en rendre les voisins responsables, il n'insiste pas. Il n'y croit pas vraiment. Ce n'est pas non plus qu'ils y soient habitués : Djohar avait déjà noté ce calme résigné dans ses observations faites trois ans plus tôt. Comme s'ils savaient que ce poltergeist leur appartient, qu'il joue un rôle, qu'il a un sens. 
Ce sens est bien précis. Il est intimement lié à la place différente qu'occupe pour chacun la maison familiale. 

Ah, la maison ! La sacro-sainte maison ! Et les intellectuels glosent sur l'importance démesurée des gadgets dans nos vies, sur le culte indécent voué à nos automobiles... Balivernes, faussetés, mensonges, illusions ! Le véritable culte, le vrai Moloch, le grand symbole, c'est la maison ! Maison sacrée au rôle sans égal, objet de culte des sociétés sédentaires ! Souvenirs ancestraux, cases en forme de sein des tribus primitives ! Donjons phalliques de châteaux en Espagne ! Pavillons ou palais, symboles architecturaux des réussites sociales ! Maison bénie, objet de tout effort, de tout sacrifice, de tout investissement. Maison maudite, cause première des querelles d'héritage, des disputes conjugales. Vous croyez régner en maître, dans un chez soi bien à vous ? Faux ! C'est la maison qui vous gouverne ! Taxes foncières, taxes d'habitation, impôts locaux, directs et indirects, pelouse à tondre, moquette à changer, fosse septique qui s'engorge, assurance incendie, isolation à refaire... ! L'enfer soviétique, ce n'était pas seulement le goulag ou les files d'attente, mais aussi, ressentis comme une intolérable brimade, les deux mètres quarante de hauteur imposée sous plafond ! Le rêve américain, c'est "home sweet home", pour ceux qui le peuvent ! La maison, c'est notre rêve, notre sécurité, notre havre, c'est notre mère à tous ! Et si, plus que l'adolescent qu'on privilégie souvent, c'était elle le facteur prédominant dans les poltergeist ? Ne l'est-elle pas chez les Lemerle ?

Car cette maison, grand projet, symbole d'une reconquête de l'espoir après le désastre d'une faillite mal vécue, est un véritable vampire. Elle vampirise Monsieur Lemerle, qui travaille comme une bête pour la payer et lui consacre tout son temps libre. Elle vampirise sa femme, en lui confisquant l'attention de son mari. Et les enfants, qu'elle prive de camarades. 
Evidemment, la maison n'est pas la cause du poltergeist, juste le lieu pour qu'il se développe. Et le poltergeist lui-même n'est que le symptôme de problèmes psychologiques divers. Mais les problèmes de qui ?
De personne. De chacun. De tous.
De la famille elle-même, cristallisée sur sa maison.
Les extraits de la conversation en ont laissé deviner quelques uns,. L'intervention de Djohar permet d'être plus précis. 
Le père est absent, épuisé, et du coup rejeté par sa femme.
La mère est frustrée, incapable d'exprimer, autrement que par le sarcasme et la maladie, la dépression qu'elle ressent et qu'elle montre pourtant en minimisant à outrance les problèmes de santé, et cette omniprésente fatigue.
Sur le fils pèsent trop de charges : confident de sa mère dont il commence à se détacher aujourd'hui en affirmant malgré la réprobation son intérêt précoce pour la psychologie, il sert aussi de protecteur à sa soeur.
Celle-ci joue le rôle du feu follet, provocatrice, légèrement hystérique.
En soi, aucun de ces problèmes ne provoque de trouble psychologique individuel, quoiqu'on puisse se poser des questions sur leurs maladies, peut-être somatiques. Comme chez Bernard et Brigitte, les difficultés de chacun n'expliquent pas non plus le poltergeist.
Mais c'est là justement que la maison joue pleinement son rôle : puisqu'elle compte tant, chacun peut l'investir de son propre malaise. 
Surinvestie, la maison devient une véritable cocotte-minute dans laquelle le poltergeist peut bouillonner, à son aise, en remplissant pour chacun un rôle libérateur.
Il permet au père de s'affirmer comme chef de famille. En inspectant les lieux pour chercher une cause, Monsieur Lemerle redevient le protecteur, se rapproche de son épouse.
Pour la mère, le poltergeist remplit deux fonctions : il réveille (littéralement !) son mari, et diabolise cette maison qu'elle ne peut admettre détester, même si elle avoue désirer la vendre.
Il autorise le garçon à reprendre sa vraie place, de fils et non plus de confident de sa mère, comme c'était surtout vrai il y a trois ans. Aujourd'hui, il marque sa révolte naissante, révélée par le regard de sa mère lorsqu'il parle d'étudier la pscyhologie.
A la fille, il sert à ouvrir ce trio serré dont elle se sent exclue. Et peut-être aujourd'hui à éviter de se voir assignée la place occupée autrefois par son frère.
Enfin, il permet à toute la famille de résister aux tensions qui risquent de la disloquer, et d'envoyer un appel à l'aide vers le monde extérieur, plus efficace que cette extrême fatigue qui revient sans cesse dans leurs propos.
Ainsi, dit Djohar Si Ahmed, son rôle fondamental est, "à la manière d'un choeur antique, de chanter la souffrance familiale à travers les murs d'une maison".
A la question de savoir qui a "produit" ces bruits, Djohar répondait à l'époque en privilégiant le fils, "agent effecteur" des troubles, perturbé par la confusion de générations dans laquelle sa mère l'enfermait en faisant de lui son confident. Cependant, elle concluait : "L'hypothèse la plus vraisemblable est que l'appareil psychique familial s'est mobilisé avec force pour produire, ou plutôt hurler et/ou gémir dans les murs les souffrances vécues à des degrés différents par chacun des quatre membres de cette famille."(*)

Il serait donc là, le grand mystère moderne que le moyen-âgeux poltergeist nous laissait entrevoir ? Il n'y aurait pas UN individu responsable, ce serait la famille toute entière qui créerait un tel phénomène... Mais comment est-ce possible ? Comment ça marche ? Qu'est-ce que cet appareil psychique familial dont parle Djohar ? Quel est donc cet étrange animal ? Un hydre antique, avec ses nombreuses têtes ? Comment se fabrique-t-il, comment fonctionne-t-il, de quoi vit-il ? Comment réussit-il à provoquer un poltergeist ? 
Cette question reste importante, mais est-ce réellement le
problème ?
Nous voici face à une problématique qui évolue à grande vitesse. Engagée au départ dans la recherche de preuves scientifiques de l'existence du poltergeist, cette enquête nous conduit de la matière vers la psyché. On passe de la science à la thérapie. Est-ce si étonnant : lorsque la théorie quantique, qui semble la plus à même d'expliquer le phénomène, nous apprend qu'il n'y a pas de coupure entre observateur et observé, n'est-il pas normal de basculer dans une certaine empathie, de prendre vraiment en compte le désarroi, la détresse, la souffrance que le poltergeist semble dénoter ? 
Partis à la recherche d'exceptionnels fantômes, nous nous retrouvons devant une énigme totalement différente, qui cette fois nous concerne tous : la famille. Sa capacité, en cas de rupture de son équilibre, à fabriquer des phénomènes inexplicables tels qu'un poltergeist nous conduit à nous demander : 
Qu'est-ce donc qu'une famille ? 
Qu'est-ce que la psyché, capable de tels prodiges ?
Les deux questions se rejoindraient-elles ?

             Extrait de Lorsque la Maison crie, phénomènes paranormaux et thérapie familiale, Robert Laffont, Paris, 1994

 

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