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12 :  ILLUSION GROUPALE OU LE NAUFRAGE DE L'AGAPA

Cocorico ! Cette école est française.
Et trouve son origine dans un amusant paradoxe : c'est en retardant la pénétration de la pensée systémiste dans notre pays que les blocages bien français du mandarinat intellectuel et le trio sacré, marxisme -existentialisme - freudisme, ont permis l'évolution de la psychanalyse vers une conception plus collective du psychisme. Du coup, les fondateurs de la Thérapie Familiale Analytique se retrouvent en pointe de la réflexion sur la famille !
Habitués du divan, ne froncez pas les sourcils d'inquiétude ! Ces thérapeutes vous surprendront : ils élargissent le champ.
Adversaires du freudisme, ne jetez pas ce livre d'un geste ulcéré ! La toute-puissante Théorie de la Sexualité, qui vous irrite tant, n'y joue qu'un rôle modeste.
Ne nous emballons pas : longtemps fidèles à l'interdit freudien de s'intéresser à la famille du patient, les psychanalystes ne se lancèrent pas de but en blanc dans la thérapie familiale. Avant de déstabiliser les dogmes établis et de s'intéresser à la famille proprement dite, la psychanalyse effectua un long détour, et se pencha d'abord sur une autre entité, tout aussi ignorée : le groupe. C'est donc par une histoire de groupe qu'il nous faut pénétrer dans cette nouvelle partie du labyrinthe.

Lorsque Agapa 12 arriva enfin devant Colón, aux portes du Canal, l'équipage était heureux, fier de son bel exploit et ... complètement épuisé. Sous l'oeil attentif des caméras d'une émission célèbre, on affala les voiles, on mouilla l'ancre au milieu des cris de joie, Mathieu ouvrit l'énorme bouteille de champagne apportée pour l'occasion en la secouant bien fort pour arroser les amis, en versa quelques gouttes rituelles sur Agap la figure de proue mascotte, et on fêta dignement l'événement. Sur le bout-dehors, Aline heureuse de retrouver son fils dansa avec lui une lambada effrénée qui se termina en plongeon. "Mamy" Christine, toujours expansive, embrassait tout le monde en s'extasiant sur la beauté de cette baie paradisiaque. Deux mois de mer, à tirer des bords le nez dans la vague pour remonter contre vents et courants des côtes dangereuses, avec comme seule nourriture les plats déshydratés fournis par le sponsor de l'expédition, c'est amplement suffisant pour exténuer les meilleurs marins, fussent-ils aguerris et efficaces, soudés les uns aux autres par plusieurs mois de course contre la montre. Aussi est-ce avec plaisir que l'équipage accepta l'invitation des journalistes à se détendre dans le meilleur hôtel de la ville, en attendant que soient effectuées les formalités de passage du canal. On était dans les temps impartis pour réaliser le Tour du Monde par l'Equateur en moins de 12 mois !
- Légumes frais, fruits, viandes, champagne à volonté, piscine d'eau douce, le Pacifique tant rêvé enfin tout proche, que demande le peuple ? dit Mathieu, le skipper, en arrivant à l'hôtel. C'est vrai, on aurait peut-être dû mouiller un peu plus de chaîne, quand j'y pense. Mais bon, profitons-en, on en a tellement bavé, il ne peut plus rien nous arriver. Un jour de vacances, c'est bon à prendre quand on est un pauv' nomade... 
- ...qui fait du pédalo sur la vague en rêvant, qui passe sa vie en vacances... chanta en choeur l'équipage, parodiant La chanson de Brassens, depuis toujours cri de guerre du groupe.
Dans l'insouciance générale passa la soirée d'une fête comme seuls savent en faire des marins en bordée, que leur jeunesse, leur amitié, le contact d'un environnement inhumain et les épreuves traversées ensemble rendent invincibles, géants inaccessibles à la médiocrité des terriens. 
Passèrent aussi sans déclencher l'alarme les premiers signes d'une tempête tropicale, pourtant fréquentes en cette saison. 
Lorsque l'équipage se secoua enfin il était bien trop tard. 
Et lorsque la mer soudain énorme, aux vagues courtes et hachées, eut transformé Agapa 12 en un tas de débris épars flottant dans la baie, elle avait brisé bien plus, dans sa rage destructrice, qu'un beau voilier de vingt mètres éventré contre un môle. Sa laborieuse construction, la course aux sponsors, les trois ans de préparation, les trois mois de course folle, les dauphins du Cap vert, les alizés aux nuages moutonnants, les vents fous tombant des montagnes colombiennes, les dangers écartés ou vaincus, les coups de vent, les calmes plats, les bons moments, le premier passage de la Ligne de cette aventure qui devait en compter un par océan, les rêves de Pacifique, la jeunesse insouciante, l'unité de l'équipe, le moral de ses membres, tout et bien plus encore, éparpillé, envolé, noyé, naufragé, disparu ! 
Sonné, muet et inerte, l'équipage revenu en hâte contemplait du quai le désastre, abasourdi par son impitoyable rapidité et par la violence aveugle d'un élément dont il croyait, illusoire certitude, avoir appris à connaître tous les secrets, à déjouer tous les pièges. 
Seul l'enfant, encore trempé par l'orage tropical qui maintenant s'éloignait, hoquetait d'un rire bête, en tremblant nerveusement. 
- Mais tais-toi donc ! hurla Aline en le giflant pour la première fois de sa vie.
Comme un signal, le claquement de la gifle et les pleurs qui suivirent déclenchèrent une explosion générale. Pêle-mêle, plaintes, commentaires, récriminations, accusations, vieilles rancoeurs et histoires anciennes se croisèrent, en un concert criard dont le ridicule leur apparut soudain, à la vue de la troupe d'autochtones goguenards assistant au spectacle sans en comprendre un mot. Le silence puis le rire gêné qui suivirent ne furent pas libérateurs. 
L'urgence de leur soudaine détresse les propulsa alors, en un dernier sursaut, dans une activité fébrile.
Elle dura trois jours. Trois jours de cauchemar morose, pendant lesquels, hébétés, silencieux, ne se parlant plus que pour l'essentiel, et jamais tous ensemble, ils s'efforcèrent d'arracher aux vagues, puis aux pillards, les restes engloutis et dérisoires de leurs espoirs passés, de vendre ce qui pouvait l'être, de cacher leur honte aux journalistes faussement compatissants, de se battre au téléphone avec leur sponsor pour obtenir de quoi quitter cet endroit autrefois idyllique devenu infernal. Des galères, des tensions, des crises, ils en avaient connu pourtant, depuis qu'ils s'étaient connus sur les bancs d'HEC ! Mais le ressort était cassé. Même Mathieu, dont auparavant l'humour réussissait toujours à insuffler le dynamisme, ne parvint pas à redresser la barre d'un équipage à la dérive, ni à retrouver la complicité jamais démentie qui le liait depuis l'enfance à son ami Frank, ni, ce qui fut pire encore, à sauver son couple soudain parti en quenouille. En guise de coup de grâce, Christine le quittait pour partir avec Nicolas !
Combien rapide fut la chute ! De cela, plus peut-être que de la chute elle-même, ils furent tous blessés. Ecoeurés, avec au bord des lèvres des mots trop durs qui n'osaient plus sortir, des regrets que la rapidité de la dislocation rendaient muets et inutiles, ils se quittèrent dans le matin gris d'un aéroport anonyme, stupéfiés par la froideur et l'apathie de leurs adieux. Chacun se sentait vide. Ils ne se revirent jamais.
Plus tard, quand ils eurent retrouvé des marques que leur ancienne intimité avait quelque peu diluées, chacun s'efforça de dresser son propre bilan de l'aventure. Il fut facile alors de déceler les causes profondes et lointaines de cette séparation sordide, qui ne furent pas les mêmes pour tous. La fatigue avait rendu la traversée particulièrement éprouvante. Le leadership de Mathieu, mélange de compétence, de charisme et de laisser-aller, commençait à lasser. Aline aspirait à vivre une vraie vie de famille avec Frank et leur fils, dans le confort serein que leur situation sociale lui permettait d'exiger. Elle souffrait de devoir cacher sa jalousie envers l'amitié unissant Frank et Mathieu, et son ressentiment envers Christine, si maternelle, que tous appelait "Mamy" et qui pourtant, elle, n'avait pas d'enfant. La chasteté forcée pesait sur les deux célibataires du groupe, mal compensée par les câlins de Christine, depuis quelque temps inéquitablement distribués en faveur de Nicolas. La passivité de Mathieu face à cette amitié de plus en plus particulière, qui peu à peu lui enlevait Christine, révélait des fêlures déjà anciennes dans leur couple. Tous avaient cultivé le rêve d'une entente parfaite, la vanité d'une célébrité apportée par les médias aux aventuriers modernes repoussant les limites de l'impossible. Tous avaient cru échapper aux obligations de leurs vies de jeunes cadres dynamiques par l'illusion d'une année sabbatique aux exploits rédempteurs.

Et qui n'a point connu, à des degrés divers, cette surprenante distance soudainement ressentie envers des gens dont hier tout semblait dépendre, ou ces indifférentes retrouvailles d'un groupe avec lequel on était pourtant lié jadis, "à la vie - à la mort" ?
"C'est la vie", ou "nous avons évolué", pensons-nous alors, évitant par cette facile dérobade de nous interroger sur la véritable nature des liens qui nous unissaient et de ceux qui présentement nous rattachent au groupe (ou aux groupes) dont nous faisons aujourd'hui partie.
Nous avons tous vécu aussi ces moments d'euphorie que procure l'appartenance à un ensemble uni et efficace, équipe sportive au retour d'un match victorieux, staff de la NASA se congratulant d'une belle mise sur orbite, confrérie de maçons posant la dernière pierre, oublieux des tensions et coups de gueule de la veille. Joie sans pareille, et qui n'a pas de prix, et paye au centuple efforts et sacrifices consentis ! Bonheur partagé et don gratuit de soi, qui peut aller très loin, jusqu'aux portes de la mort. Comme le décrit Teilhard de Chardin, écrivant du fond de sa tranchée au sujet du Poilu de 14 : "Son activité et sa passivité particulières sont directement utilisées au profit d'une entité supérieure à la sienne en richesse, en durée, en avenir. Il n'est plus que secondairement lui-même. Il est premièrement parcelle de l'outil qui fore, élément de la proue qui fend les vagues. il l'est et il le sent. Il a l'évidence concrète qu'il ne vit plus pour soi, qu'il est délivré de soi, qu'autre chose vit en lui et le domine. Je ne crains pas de dire que cette désindividuation est le secret ultime de l'incomparable impression de liberté qu'il éprouve et qu'il n'oubliera jamais plus" (*). 
Perte de soi qui peut mener à la bêtise des foules, conduire tout droit à la folie nazie !, souffle en nous avec quelque raison l'individualiste effrayé par les horreurs totalitaires. 
Et certes Freud l'avait bien senti, qui voyait dans la foule le "tableau de la horde primitive", le produit des "identifications réciproques et au chef, et des projections libidinales" permettant les "manifestations de cet inconscient où sont emmagasinés les germes de tout ce qu'il y a de mauvais dans l'âme humaine", dans un ensemble où "l'individu renonce à son idéal du Moi en faveur de l'idéal collectif incarné dans le chef" (*).
Mais c'est oublier qu'en groupe nous ne sommes pas en foule, tenir pour rien l'effort et le bonheur de l'oeuvre collective. C'est aussi passer sous silence "l'incomparable impression de liberté" du combattant dont parle Teilhard, qui ajoute dans le même texte : "son individualité, bien sûr, est sauve". Comment peut-on être parcelle d'une identité supérieure à soi-même tout en conservant son individualité ? Cette contradiction serait-elle la clé de voûte de la dialectique individu-collectif sur laquelle toute réflexion sur le groupe amène immanquablement à buter ? 

La psychanalyse ne s'est intéressée au groupe pris comme une entité qu'à partir des années cinquante, sans doute poussée par le désir d'approfondir les termes de cette dialectique, mais aussi en réaction contre la théorie comportementaliste développée peu avant la guerre, principalement en Amérique. Le débat qui les oppose n'a pas de fin et peut paraître dérisoire. Il touche pourtant au coeur même de cette réalité humaine permanente qu'est la vie en groupe, source de tant de bonheur et de tous les dangers.
En prenant comme référence leur efficacité, disaient les socio-psychologues, nous devons considérer les groupes comme des lieux de mise en commun des buts, capacités techniques ou intellectuelles et caractéristiques psychologiques de chacun. La dynamique d'un groupe représente la somme des dynamiques individuelles et les conflits qui l'agitent résultent de rapports de force négatifs, qu'il convient de résoudre par des procédés démocratiques, indispensables au fonctionnement d'un bon groupe. 
Comment comprendre alors, demandent les psychanalystes, que tant de réunions tournent à l'échec ou n'aboutissent à aucun résultat, malgré une participation active, des buts clairs et accessibles, une concertation approfondie ? Pourquoi certains groupes fonctionnent-ils, dont rien ne laisse penser qu'ils le puissent, alors que d'autres où toutes les conditions semblent réunies n'arrivent pas à forger une entente, s'enlisent en discussions interminables et stériles, explosent ou se dissolvent ? 
C'est qu'il s'y passe en fait quelque chose d'invisible, répondent-ils, qui tient à leur nature profonde et inconsciente. Il faut envisager le groupe d'un point de vue moins extérieur pour en comprendre les mécanismes internes et en résoudre durablement les tensions. Car le modèle du bon groupe que ces schémas psycho-sociologiques sous-entendent relève plus de l'illusion, souvent cultivée par le groupe lui-même, que de la réalité observable. L'émergence quasiment spontanée d'un leader empêche généralement le jeu démocratique, dont l'application ou le changement de règles s'avère parfois impossible, voire catastrophique. Le groupe possède une dynamique interne qui lui est propre, il s'y déroule des processus inconscients plus profonds qui forment la base sous-jacente des conflits apparents. 
Pour résoudre ceux-ci, il faut comprendre le phénomène groupal.
Les hommes qui ont sans doute poussé le plus loin cette réflexion sont deux représentants de l'école de pensée psychanalytique française, du nom de René Kaës et Didier Anzieu. Le premier, spécialiste de la formation des psychologues aux techniques de groupe, élabora le concept "d'appareil psychique groupal" (dont parlait Djohar Si Ahmed à propos des Lemerle), entité regroupant les psychismes individuels mais possédant son propre psychisme, tout différent de la somme de ses parties. 
Philosophe, professeur d'université, psychanalyste, chef de file de l'école de psychanalyse groupale (puis, enfin, familiale !), Didier Anzieu publia en 1975 un ouvrage qui fait aujourd'hui référence, Le Groupe et l'Inconscient (*).

Anzieu fait d'abord remarquer à quel point notre conception du groupe dépend étroitement du langage utilisé pour le décrire. Ainsi, par exemple, ceux qui le craignent ou veulent n'en voir que l'apparence, ont-ils tendance à le dépeindre comme une machine, utilisent des termes tels que boîte noire, autorégulation, mécanismes de contrôle, et plus récemment programme et programmation, qui tendent à renforcer le sentiment souvent ressenti d'être emporté malgré soi par une inexorable mécanique. 
Le mot groupe n'existe ni en latin ni en grec. Il entre dans la langue française à partir du XVIIème siècle, venu d'Italie, pour qualifier un tableau représentant plusieurs personnages. Voilà déjà tout un symbole : le groupe n'existe pas en soi, il est une création, artificielle et artistique. L'étymologie complique encore l'affaire : en italien ancien, "gruppo" signifie noeud ou assemblage, son ancêtre germanique "kruppa" désigne une masse arrondie et donnera aussi le mot croupe. Ce qui laisse beaucoup de place pour des glissements sémantiques significatifs !
Pendant longtemps, il n'exista ni foule ni individu, mais seulement la horde. Puis vinrent la tribu, le clan, la bande... Curieusement pourtant, jusqu'à nos jours, un vide mental semble nous interdire d'imaginer des concepts modernes applicables au groupe, comme si nous rejetions la dimension collective du phénomène humain. Ce qui explique peut-être le glissement de sens que le mot a subi à partir du XIXème siècle, devenant omniprésent et servant aujourd'hui à désigner tout et n'importe quoi : groupe sanguin, groupe de curieux, de musiciens, de combat, de travail, groupe scolaire, électrogène, motopompe, mathématiques des groupes.
Ce fossé et cette confusion illustrent l'incapacité à concevoir un pont autre que la famille entre individu et société, de même que l'ambivalence envers le groupe, objet d'un désir d'union mais aussi d'une peur de perdre son autonomie, exprimée souvent comme une peur d'être "étouffé", voire "bouffé".
Analogie biologique montrant bien, selon certains psychanalystes, à travers la similitude avec les peurs enfantines d'une mère dévorante, à quel point la vie en groupe est empreinte de processus primaires inconscients. Analogie que le vocabulaire reprend, ajoute Anzieu, et qui alimente une vision incomplète et souvent idéologique du groupe, considéré comme un organisme vivant, avec ses membres, ses organes de décision ou de contrôle, son cerveau, son esprit de corps, qu'il faut nourrir, de table ronde en festins réconciliateurs destinés à ramener les égarés en son sein.
Ainsi l'homogénéité d'un groupe de travail se refait-elle autour d'un bon repas, ainsi l'équipage de l'Agapa 12 avait-il institué à chaque étape importante le rite de l'alcool versé sur Agap, la figure de proue, dont le nom était la source d'un jeu de mots lui aussi significatif. 
Oui, un groupe est un corps, une bouche, un ventre. Images qui, tout en justifiant nos réticences, servent aussi de caricature à ses dysfonctionnements : corps à plusieurs têtes, incapable d'action; cerveau à plusieurs corps, tous privés d'initiative... Reste à savoir quels processus se déroulent au coeur de cet étrange organisme. 
"Dans le groupe, répond Didier Anzieu, il n'y a pas d'autres processus psychiques que ceux connus et décrits dans l'appareil psychique individuel".
Or au niveau inconscient, on le sait depuis Freud, ces processus s'expriment principalement par les rêves. Le groupe serait donc lui aussi un lieu de construction de rêves permettant la réalisation imaginaire (et pas forcément hallucinatoire) des désirs ? 
Trouvant leur origine dans les pulsions, libidinales, agressives, de plaisir ou de mort, nos désirs inconscients, transmués en fantasmes et en refoulement par le jeu des interdits du Moi, sont libérés par le rêve nocturne, sublimés dans le mysticisme ou la création artistique ... ou investis dans un groupe, donnant à celui-ci un statut psychique autonome. 
Cette dernière affirmation peut sembler bien arbitraire. Elle trouve pourtant sa preuve dans l'observation plus ou moins critique que chacun de nous peut faire du fonctionnement d'un groupe dont il n'est pas membre. L'analyse de chaque détail de l'histoire de l'Agapa 12 et de sa fin tragique en fournit une illustration simple. 
Le résultat de ces "rêves" (rêve de lui-même) que représente le groupe, c'est l'illusion groupale, carburant principal de son dynamisme. Illusion euphorique de former un bon groupe, indestructible et efficace, "uni comme les doigts d'une main", qui pousse l'expansive Christine dans les bras de ses équipiers et fait oublier à Aline que depuis plusieurs mois elle aspire à une vie de famille sédentaire et tranquille, comparable à celle des jeunes cadres dont ils ont voulu se démarquer en tentant un exploit pour devenir célèbres. Illusion dangereuse, qui leur fait croire à tous qu'après en "avoir bavé" pendant plusieurs semaines de navigation éprouvante rien ne peut leur arriver, alors que la mer, elle, ne cultive ni mémoire ni ne donne aucun droit. 
Il ne faut pas succomber ici à la tentation de rejeter la psychanalyse sous prétexte qu'en dévoilant leurs ressorts cachés, elle détruit la poésie, la magie et la beauté des dimensions humaines. Pour elle, cette illusion groupale n'est pas négative, ni positive d'ailleurs. Elle n'est pas non plus inepte : seuls le sont ses effets, lorsqu'elle pousse un groupe à s'embarquer pour une inaccessible Cythère en oubliant les réalités qui l'entourent. Les groupes efficaces, autonomes, harmonieux, responsables existent. Ils peuvent fonctionner durablement, résister aux éventuels coups du sort et se dissoudre finalement sans acrimonie ni tension. Ce sont généralement ceux qui ont su faire l'économie de l'investissement narcissique, tendance qui consiste à voir dans le groupe ce qu'on voudrait qu'il soit, afin de recevoir soi-même en retour l'image de ce que l'on voudrait être. Un "bon" groupe sera celui qui, par la discussion, la réflexion, l'observation des rites spontanément créés, des habitudes acquises et des expériences vécues, aura su se débarrasser de cette illusion groupale valorisante et mettre à jour les caractéristiques inconscientes de sa dynamique.

Didier Anzieu appelle ces caractéristiques les "organisateurs psychiques inconscients" du groupe. Au nombre de cinq, présents dans tous les groupes, l'un d'entre eux prévalant selon le groupe et le moment donné, ils se retrouvent bien sûr dans les familles, avec toute la spécificité qu'apportent des liens forgés très tôt dans des relations presque purement affectives. 
Le premier de ces organisateurs inconscients, celui qui permet au groupe de se constituer puis de se structurer en tant que tel, provient d'un fantasme individuel que l'un des membres, en général le leader, exprime par ses actes, ses paroles ou ses choix, et qui entre en résonance avec les fantasmes des autres. Cette résonance, ingrédient de base de la psyché groupale, engendre un processus dit de "circulation fantasmatique", qui équivaut, dans le domaine psychique, à la circulation des biens, des savoirs et des idées dans le domaine physique, et permet à chacun de trouver sa place, souvent définie par le fantasme lui-même. 
Sans résonance inconsciente entre les fantasmes de chacun et un fantasme individuel devenu commun, point de groupe. C'est par elle qu'un groupe tient. Ainsi sur Agapa 12 le fantasme de Mathieu d'être un chef compétent mais non autoritaire, à la fois père dirigeant et frère divertissant, rejoint celui de Christine d'être une mère sans enfants, et fait résonner en tous le fantasme d'une union parfaite à plusieurs, d'une famille rédemptrice à nulle autre pareille où l'on pourrait choisir ses frères, d'une aventure exceptionnelle faisant de vous un héros moderne, d'une année sabbatique consacrée à l'exploit. 
De la résonance provoquée par le fantasme individuel découle, en fonction d'une construction imaginaire du groupe, le rôle assigné à certains, ne prenant en compte qu'un seul trait de leur personnalité et caricaturé par la réputation : le joyeux, le rêveur, la fofolle, l'efficace, l'affreux schtroumpf, le bébé.
Ces traits sont souvent renforcés par le jeu des imagos, qui dénote la manifestation de l'image du père ou, plus rarement, de la mère. Là encore ce terme d'imago, spécifique à la psychanalyse, peut rebuter alors qu'il s'agit d'une réalité assez simple. Mot créé par Jung, repris par Freud à l'époque où ils s'entendaient encore bien, l'imago désigne l'image inconsciente qu'un individu se fait, pendant sa petite enfance, de son père, de sa mère, de lui-même, à partir des premières relations avec son entourage. L'imago déterminera par la suite son mode d'appréhension d'autrui et est loin de correspondre à la réelle personnalité des gens qu'elle représente. 
Ambivalente par nature, l'imago est l'organisateur groupal le plus évident, responsable de situations couramment vécues dans les équipes de travail soumises à une autorité : quand tout va bien, le chef est considéré comme un bon chef, compétent, père juste et équitable envers tous ses employés-enfants. Mais en cas de difficultés on le trouve incapable, tyrannique, plus soucieux de diviser pour régner que de l'efficacité et des succès de l'équipe. L'imago paternelle, par l'identification avec le chef, représentait pour Freud le fondement de la psyché collective. Selon les psychanalystes actuels, son dépassement permet au groupe de sortir de l'illusion en le faisant accéder en quelque sorte à l'âge adulte, où le chef dirige sans être un père et où le groupe, au lieu d'être la huitième merveille du monde, devient simplement une association fonctionnelle d'êtres humains autonomes et responsables de leurs actions comme de leurs penchants sentimentaux. Malheureusement, plus les imagos imprègnent fortement l'inconscient groupal plus la prise de conscience que demande leur dépassement s'avère difficile, voire impossible quand les liens affectifs qu'elles ont contribué à créer sont étroits. Ainsi l'équipage de l'Agapa 12 s'avère-t-il incapable de supporter la brisure des imagos paternelles et maternelles provoquée par l'insouciance devenue coupable de Mathieu, le skipper-père qui avait coordonné toute l'organisation, et par le glissement hors du couple de "Mamy" Christine, figure maternelle depuis leurs années d'étudiants. 

Des imagos parentales découlent les "fantasmes originaires", autre organisateur des groupes qui correspond aux fantasmes de la petite enfance mis à jour par la psychanalyse. Le fantasme de la scène primitive touche l'origine des enfants : "Maman, comment tu m'as fait ? et d'où elle venait, la première maman ?". Le fantasme de castration concerne la différence des sexes : "Pourquoi les petites filles n'ont pas de zizi ?", celui de séduction la sexualité : "Je veux que tu m'aimes". Ils forment les préliminaires de l'Oedipe. Leur présence dans un groupe se remarque par exemple dans le penchant à parler fréquemment de sa création et de ses débuts avec moults détails plus ou moins authentiques, ou dans l'importance que joue la différence de sexe sur l'attribution des tâches, ou encore dans les jeux de séduction hors couple, Christine quittant Mathieu pour partir avec Nicolas.
Le complexe d'Oedipe aide lui-aussi le groupe à se structurer grâce, comme son nom l'indique, aux interdits sur les luttes et sur les relations sexuelles entre membres, comme le montre l'habitude répandue de ne pas mélanger travail en commun et relations intimes. Particulièrement présent dans les groupes à structure familiale, il provoque les va-et-vient entre admiration et révolte envers le chef, et permet de dépasser l'imago paternelle négative : tant pis si notre chef n'est qu'un homme comme les autres et ne peut donc être notre père, oublions cela et continuons le travail. 
Le dernier organisateur inconscient des groupes, "l'enveloppe psychique groupale", rejoint l'analogie avec le corps physique. Le groupe se fabrique un contenant, une sorte de peau qui lui permet de se situer face au monde, de filtrer les échanges, de se sentir protégé, avec toutes les connotations négatives si cette enveloppe devient trop hermétique : exclusion, sectarisme, étouffement, peur de l'abandon. Cette "peau" peut être transposée sur un support bien réel, comme le montrent l'explosion de l'équipage après le naufrage de l'Agapa 12 et sa stupeur devant les débris du bateau répandus dans la baie, prélude au déchirement de l'équipe. Cette "peau" de la psyché groupale ne serait-elle pas le relais indispensable pour comprendre ce qui se passait chez les Lemerle du chapitre 7, pour qui la maison représentait clairement la matérialisation de l'enveloppe familiale et le lieu de projection des problèmes ?

Bien que tous ces concepts ne soient pas évidents à saisir, ils dessinent un portrait de la psyché collective qui commence à devenir plus précis. Illusion groupale, phénomènes de résonance et organisateurs collectifs inconscients sous-tendent des réalités vécues chaque jour. Ils permettent de considérer la classique opposition individu-collectif sous un autre angle, moins dualiste et moins conflictuel, car ils montrent à quel point l'inconscient en rapproche les deux termes. De même, les processus en jeu dans un groupe sont tellement proches des mécanismes individuels qu'ils conduisent à une vue plus réaliste des dimensions collectives de l'âme. 
L'étude des mécanismes groupaux à laquelle se sont livrés nos psychanalystes va-t-elle les conduire à mieux comprendre cet étrange ectoplasme que constitue la famille, individu-groupe d'une nature bien particulière ?
On imagine aisément que la réponse est positive. 
Pourtant, avant d'en venir à la famille elle-même, ils vont d'abord se pencher sur ses fondations : les relations entre une mère et son enfant.
Et ils vont se rendre compte que ces relations commencent bien tôt. Dès le stade foetal. Et ce serait là, dans cette liaison interpersonnelle hyper-archaïque, que se structure-raient aussi bien l'appareil psychique individuel que notre capacité à communiquer. Ainsi que d'éventuels débordement de "l'ectoplasme" familial... sur les murs de la maison !

             Extrait de Lorsque la Maison crie, phénomènes paranormaux et thérapie familiale, Robert Laffont, Paris, 1994

 

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